Berlioz et l’octobasse

Berlioz et l’octobasse

Laurent Mettraux, 27.04.2017

Complément à l’article consacré à l’octobasse, paru dans la RMS de mai 2017.

Dans le Journal des débats du 27 novembre 1851, Berlioz tresse à son tour les louanges du nouvel instrument: «Cet instrument remarquable, surtout par la force et la beauté des sons qu’il produit, serait d’une extrême utilité dans les grands orchestres, à la condition pour les compositeurs d’écrire pour lui une partie spéciale et de ne point lui faire doubler les contrebasses ordinaires.» Berlioz a-t-il utilisé l’octobasse lors de la création de son Te Deum, le 30 avril 1855 à l’église Saint-Eustache, ou à l’occasion de la reprise de trois mouvements de cette œuvre lors des concerts donnés quelques mois plus tard lors de l’Exposition universelle de Paris? Beaucoup d’informations contradictoires circulent au sujet de la relation de Berlioz à l’octobasse, certains allant jusqu’à imaginer, sans preuve convaincante, que cette dernière aurait été une commande faite par le compositeur à Vuillaume, voire qu’il serait à l’origine de cette invention. En tout cas, les recherches n’ont pas pu établir à ce jour la moindre trace d’emploi de cet instrument dans les concerts dirigés par Berlioz; les seules mentions proviennent de conjectures postérieures, sans fondement, sans source sûre (et pourtant quelquefois sous la plume de musicologues reconnus). On ne trouve certes pas davantage de preuve que cela n’a jamais été le cas, mais un tel événement aurait sans nul doute laissé une trace plus évidente, voire un témoignage direct (il en va de même dans le cas des élucubrations sans fondements sur son emploi présumé par d’autres compositeurs ou des confusions avec d’autres types de grandes contrebasses).

Notons au passage que la création du Te Deum de Berlioz a également donné lieu à une autre approximation de la part d’un certain nombre d’auteurs, prétendant que cette œuvre aurait été créée lors de l’inauguration de l’Exposition universelle de Paris (2e Exposition universelle). Or cette inauguration a eu lieu le 15 mai 1855, donc deux semaines après le concert de création à Saint-Eustache. La confusion pourrait-elle provenir du fait que la date initialement prévue pour l’ouverture de cette exposition était le 1er mai? (Ajoutant à la confusion, certains auteurs maintiennent d’ailleurs à tort cette date comme celle de l’inauguration – sans compter ceux qui se trompent de jour du concert, comme dans la biographie de Berlioz rédigée par H. Barraud, où la répétition générale du 28 avril est confondue avec le concert). Si ce Te Deum avait été plus étroitement lié à l’Exposition universelle, sa création aurait été retardée parallèlement à l’inauguration de celle-ci. Dans les faits, Berlioz a plutôt profité de la proximité de cet événement pour faire connaître son œuvre, qu’il avait déjà vainement tenté de faire créer auparavant, en particulier à l’occasion du sacre, puis du mariage de Napoléon III. De fait, dans le contrat qui régit la première exécution de cette œuvre, et donc le concert du 30 avril coorganisé par le compositeur, il est précisé: «voulant assurer à l’occasion de l’Exposition universelle de 1855, l’exécution au profit des pauvres de la paroisse de Saint-Eustache d’un Te Deum composé par M. H. Berlioz […]». Les bénéfices de ce concert étaient entre autres répartis ainsi: 30 % destinés à la Caisse des pauvres de la paroisse, 20 % pour les enfants pauvres du 3e arrondissement et 30 % pour Berlioz.

Image
Le luthier Jean-Baptiste Vuillaume en 1860. Photo: Wikimedia Commons

Lors de la révision en août 1855 de son Traité d’instrumentation et d’orchestration, dont la première édition avait paru en 1844, Berlioz inclut l’invention de Vuillaume dans le chapitre consacré aux «instruments nouveaux», à la suite entre autres de la famille du saxophone, du concertina et d’un des premiers harmoniums. Est-ce à cette occasion qu’il demande au luthier de lui «envoyer l’étendue ascendante de votre octobasse et quelques détails sur le mécanisme des sillets mobiles que fait agir la main gauche»? La brève missive est juste datée «mardi soir 21». Pas de mois ni d’année. Mais comme ledit traité contient un schéma de la tessiture de l’instrument, cela peut tout à fait correspondre au moment de sa révision, puisque le 21 août 1855 était bel et bien un mardi. Ce court message suffit par ailleurs à démontrer le caractère erroné de la théorie de ceux qui voudraient que le compositeur soit à l’origine de cet instrument: il n’aurait pas eu dans ce cas à s’enquérir d’une telle information, qu’il n’aurait pu ignorer. Dans son traité, Berlioz donne son accord et sa tessiture («d’une octave et d’une quinte seulement» – Berlioz ne signale pas la possibilité d’utiliser des sons harmoniques), rappelle que l’octobasse ne descend qu’une octave en dessous du violoncelle (donc une tierce en dessous du mi de la 4e corde de la contrebasse), décrit le mécanisme inventé par Vuillaume et en déduit que l’«octobasse ne peut exécuter aucune succession rapide et qu’il faut lui donner une partie spéciale différente sous beaucoup de rapports de la partie de contrebasse.» Il termine avec cette appréciation: «Cet instrument a des sons d’une puissance et d’une beauté remarquables, pleins et forts sans rudesse. Il serait d’un admirable effet dans un grand orchestre, et tous les orchestres de Festival, où le nombre des instruments s’élève au dessus de 150, devraient en avoir au moins trois.»


Kommentare

* Required fields

Neuen Kommentar hinzufügen
Ihr Beitrag wird nach redaktioneller Prüfung veröffentlicht.

Archives imprimées

Les articles parus dans la Revue Musicale Suisse depuis son premier numéro de janvier 1998 sont disponibles dans nos archives.

Passer une annonce dans la RMS

 La Revue Musicale Suisse offre de nombreuses possibilités d'annonces et de publicité.
Pour plus de détails: passer une annonce.

S'abonner à la RMS

L'édition imprimée de la Revue Musicale Suisse paraît neuf fois par année (numéros doubles janvier/février, juillet/août, septembre/octobre). Vous pouvez vous y abonner.

L'histoire de la Revue Musicale Suisse en quelques mots

La RMS est née de la fusion de six journaux en 1998

En Suisse, les premières revues musicales apparaissent au 19e siècle. Elles sont généralement liées à la vie des chorales, et ce longtemps encore durant le siècle suivant. Plusieurs d'entre elles se sont séparées ensuite en plusieurs périodiques, mais en 1998, six associations musicales dotées chacune d'un organe officiel se sont réunies pour fonder la Revue Musicale Suisse. Aujourd'hui, la Revue regroupe 14 associations et organisations musicales.

En janvier 2013, la Revue Musicale Suisse a mené à bien une démarche de réflexion et de transformation qui l'a conduite à redéfinir son contenu ainsi que la présentation de son édition imprimée et de son site Internet.

Nous remercions la Fondation SuisaPro Helvetia, Société Suisse des Artistes Interprètes et Stiftung Phonoproduzierende pour leur soutien dans cette opération.

Le 28 novembre 2014, lors d’une assemblée extraordinaire des délégués, l’Association Revue Musicale Suisse a décidé de confier à la NZZ Fachmedien AG l’édition de la Revue Musicale Suisse et elle a décidé la liquidation de l’association. Plus d'infos.

Depuis le 1 octobre 2020 la Revue Musicale Suisse appartient à Galledia.